Melvin Josse : Le mouvement animaliste, stratégies politiques et répression

Melvin Josse est un activiste du mouvement animaliste depuis une dizaine d’années déjà en France.  Je l’ai découvert en novembre 2016 lors du lancement du Parti animaliste français dont il est un des co-fondateurs. En 2013, il a écrit un ouvrage intitulé “Militantisme, Politique et Droits des Animaux” dans lequel il s’interroge sur l’efficacité du mouvement animaliste français. Aujourd’hui doctorant en sciences Politiques à l’université de Leicester, il rédige une thèse sur la répression du mouvement animaliste en Europe.

Melvin fait partie de la mouvance abolitionniste réformiste. Dans cet entretien, il nous explique sa vision du mouvement animaliste et ce qu’il conviendrait de faire sur un plan politique pour atteindre un jour l’abolition totale de l’exploitation animale.

 

L’entretien video est en français avec des sous-titres en anglais. Le script est disponible en  français et en  anglais.

Je m’appelle Melvin Josse, je suis militant depuis une dizaine d’années dans la cause animale, j’entreprends une thèse en sciences politiques.

Je me suis beaucoup intéressé aux stratégies politiques du mouvement animaliste en France et dans d’autres pays. J’ai notamment publié un livre qui s’appelle “Militantisme, Politique et Droits des Animaux” et ma thèse est plus spécifiquement sur la répression du mouvement animaliste en Europe.

Première partie : stratégies sociales et stratégies politiques 

Je fais la différence entre des stratégies d’ordre social et des stratégies d’ordre politique. Les stratégies d’ordre social visent à faire changer les individus en terme de comportement de consommation par exemple. Par opposition à des stratégies politiques qui visent à faire changer les règles de la société, donc la loi, la législation.

Je pense que le mouvement animaliste, et notamment en France mais pas que, à trop souvent tendance à se focaliser principalement sur des stratégies d’ordre social et à négliger des stratégies politiques de lobbying, de campagnes clairement politiques.

Je pense que cette focalisation sur des stratégies d’ordre social, sur des stratégies de conversion notamment au véganisme est lié aussi au développement de ce que j’appelle l’abolitionnisme fondamentaliste, ….alors dans le mouvement animaliste on peut différencier deux grands groupes, les wellfaristes d’un côté, de l’anglais wellfare bien être, qui vont non pas chercher ultimement à abolir l’exploitation animale mais qui vont chercher à l’aménager pour limiter le plus possible la souffrance des animaux, et de l’autre côté, on a les abolitionnistes donc qui ont pour but ultime l’abolition de l’exploitation animale.

Et au sein des abolitionnistes, on peut différencier les abolitionnistes réformistes qui ont pour but à long terme l’abolition de l’exploitation animale mais qui pensent que pour y arriver le meilleur moyen c’est de passer par des réformes de cette exploitation là, et aussi de manière à amener les politiques à considérer la question animale comme une question politique à part entière.

Et les abolitionnistes fondamentalistes eux au contraire vont considérer, alors il y a notamment Gary Francione qui est un professeur de droit américain qui a beaucoup écrit là-dessus et qui défend ce point de vue là, vont considérer que la promotion de réformes de l’exploitation animale va rendre le public plus à l’aise avec l’idée d’exploitation animale et qu’au final ce serait contre productif pour arriver à long terme à l’abolition.

Au sein du mouvement animaliste, il y a un aspect presque identitaire qui s’est développé autour du véganisme, de l’identité végane. Ça a été très positif à un certain moment pour mobiliser, pour recruter des militants pour qu’il y ait un sentiment d’appartenance, ce dont tout mouvement social a besoin pour se développer mais on arrive dans une phase où il faut dépasser cette identité là qui est aussi excluante, de manière à mobiliser des gens qui ne se reconnaissent peut être pas encore dans cette identité là, qui n’en sont peut être pas encore arrivés là mais qui veulent agir pour les animaux.

 Deuxième partie : Synergie et networking 

Ce que j’ai pu constater en étudiant le mouvement dans différents pays c’est que là où le plus de succès ont été obtenus c’est là où les acteurs du mouvement ont réussi à mettre en synergie, pas forcément mettre en commun, mais mettre en synergie l’utilisation de différents types de ressources.

Je fais la différence entre des ressources financières, des ressources militantes donc la capacité à mobiliser sur le terrain et des ressources en légitimité donc la crédibilité, l’accès aux décideurs etc… qui sont des ressources dont très peu, si ce n’est aucun des groupes peut prétendre les avoir toutes en grande quantité.

Typiquement si l’on prend L214 par exemple, c’est une association qui va avoir beaucoup de ressources militantes, donc qui va être capable de mobiliser beaucoup de gens sur le terrain, dans la rue etc.. mais qui va difficilement avoir accès aux décideurs, qui ne va pas forcément avoir accès aux tables de négociation avec les filières, le gouvernement etc..

A l’inverse, 30 millions d’amis par exemple, c’est une grosse association qui a beaucoup de ressources financières, beaucoup de ressources en légitimité, mais très peu de ressources militantes, qui ne va pas réussir a mobiliser beaucoup de monde sur le terrain.

Et donc il faut que le mouvement en France soit capable plus souvent de mettre en synergie l’utilisation de ces ressources là et cela passe par une plus grande coopération au sein du mouvement, plus de concertation. Et c’est peut être ce qui manque encore chez nous même si l’on voit que depuis quelques années cela se développe quand même, qu’il y a des actions ponctuelles de coopération qui se font. Notamment récemment on a eu le manifeste “Animal politique” de 26 ONG nationales, donc c’est très positif mais il faut arriver à aller plus loin et que cette concertation là et cette coopération soit tenue dans le temps.

Au niveau de l’action politique en France ce qui manque aussi ce sont des outils qui permettent cette coopération entre acteurs associatifs et cette concertation plus soutenue et à long terme mais aussi des outils qui permettent de rapprocher les politiques sympathisants des acteurs associatifs.

Typiquement, ce que l’on voit chez nos opposants ce sont des évènements de networking via des clubs tels que « le club des amis du cochon » ou « le club du foie gras », qui regroupent des politiques, des représentants des filières et qui permettent de créer des relations personnelles entre ces acteurs là. Et c’est ce que l’on voit pour la chasse. Le monde politique et le monde de la chasse sont souvent très connectés et c’est à travers ces parties de chasse qu’il y a des liens plus forts qui se créent.

Alors qu’en France, jusqu’ici les actions de lobbying qui sont menées c’est souvent du one-shot. On va faire appel à un parlementaire par exemple si l’on veut faire passer un amendement ou si l’on veut présenter une proposition de loi mais on va peut avoir de vraies relations interpersonnelles soutenues dans le temps.

Ce qu’il faut c’est arriver à créer un réseau politique autour de la question animale.

Troisième partie : La montée des répressions

Alors ce que l’on observe depuis quelles que années dans de plus en plus de pays c’est une montée de la répression au fur et à mesure qu’il y a une montée en puissance du mouvement animaliste.

C’est un phénomène que l’on a pas encore beaucoup vu en France même si il y a des exemples mais moins important que dans d’autres pays et je pense que c’est aussi parce que jusqu’à très récemment, mais cela est vraiment en train de changer, le mouvement n’était pas perçu en France comme une réelle menace pour les intérêts économiques auxquels on s’oppose.

Je différencie trois types de répression. Ce que j’appelle la criminalisation discursive, c’est la promotion d’une rhétorique qui assimile les militants animalistes à des terroristes, éco-terroristes, des extrémistes, et qui sert à justifier les autres formes plus dures de répression. Ce qui est intéressant, c’est que l’on peut voir par exemple si l’on regarde les rapports des services de renseignement dans différents pays, on peut voir autour de 2006/2007 une uniformisation du champ lexical utilisé autour de ces termes d’éco-terrorisme, d’extrémistes de la cause animale etc..

On a ensuite la criminalisation législative, qui consiste à faire passer des lois nouvelles qui restreignent le champ d’action légal des militants. Un exemple c’est aux États Unis les Ag-Gag laws, les lois bâillons, qui répriment très très sévèrement le simple fait de prendre des images dans un élevage ou dans un abattoir sans l’accord du propriétaire. C’est passé au niveau des états et c’est assimilé à du terrorisme dans certains états. Sachant que peu importe que l’on soit rentre par effraction ou pas, ce n’est pas la question, c’est vraiment le fait de prendre ces images là en soi. Et cela concerne aussi bien des militants que des lanceurs d’alerte, des employés d’abattoirs comme ce que l’on a pu voir en France récemment ou que des journalistes d’investigation. En gros, c’est un moyen de fermer aux yeux du public ces endroits là.

On pourrait prendre plein d’autres exemples mais cela c’est un exemple particulièrement frappant parce que on le voit avec L214 en France, le fait que la question animale soit devenue une question aussi prégnante en France c’est très principalement grâce aux vidéos notamment de L214. Donc c’est un outil qui est très important et si l’on est privé de cet outil, c’est quand même problématique.

Et, le troisième type de répression, c’est la répression coercitive qui consiste en des arrestations très souvent fortement médiatisées, des infiltrations, par la police par exemple, mais aussi de plus en plus par des groupes privés. Ce qui est intéressant et que l’on peut voir dans plusieurs pays notamment en Autriche ou en Espagne où il y a eu des cas assez importants de répression. Que ce soit en Autriche ou en Espagne, ce sont les têtes du mouvement qui ont été arrêtées et c’était fait d’une façon qui laissait croire au public qu’il s’agissait vraiment de dangereux terroristes, avec des hélicoptères, les rues bouclées, les policiers encagoulés comme on peut le voir pour des arrestations de djihadistes ou des choses comme cela. Il y a un décalage total entre la gravité des faits qui sont reprochés, peu importe qu’ils aient été commis par ces gens là ou non, donc en Espagne, il s’agissait d’avoir libéré des visons d’un élevage pour la fourrure, donc ce n’est pas non plus du terrorisme ultra violent mais voilà, il y a un énorme décalage entre ce qui est affiché et la réalité des faits.

Quatrième partie : de la démonstration symbolique à la mobilisation pragmatique.

Je pense que ce qui manque aujourd’hui en France ce sont des campagnes politiques avec des revendications qui soient atteignables à court terme. Ce qui mobilise aujourd’hui les militants, ce sont soit des actions de l’ordre du témoignage symbolique, donc des mises en scène où l’on va se mettre à la place des animaux ou des manifestations comme la veggie pride où l’on revendique le fait d’être végétariens pour ne pas tuer d’animaux, donc c’est une façon de sensibiliser le public, on va avoir la marche pour la fermeture des abattoirs ou pour la fin du spécisme qui là pour le coup sont des revendications politiques mais à tellement long terme…. Quelqu’un qui allait aux manifestations contre la loi travail y allait en pensant que ces manifestations allaient permettre de faire en sorte que cette loi ne passe pas. Les gens qui vont à la marche pour la fermeture des abattoirs ne se disent pas cette marche va faire fermer les abattoirs. C’est plus un moyen de faire connaître cette revendication, de dire qu’elle existe, mais je pense qu’il faudrait que l’on ait des campagnes avec à la fois une action institutionnelle, lobbying etc mais avec aussi une pression dans la rue. Et pour ca, il faudrait arriver à mobiliser les militants sur des revendications à plus court terme et typiquement l’interdiction de l’élevage en cage.

Il y a un sociologue qui s’appelle Doug McAdam qui a inventé le terme de libération cognitive. Il a beaucoup travaillé sur l’essor des mouvements sociaux, les differentes dynamiques qui font qu’un mouvement social peut avoir des phases d’expansion ou de regression etc… et un des éléments de cette libération cognitive et qui est nécessaire selon lui à l’essor de tout mouvement social, c’est qu’il y a un sentiment d’efficacité collective dans l’action, c’est à dire que les gens se mobilisent parce qu’ils voient que il y a des succès qui sont obtenus, qu’il y a un impact concret et tangible dans l‘action qui est portée. Je pense  aujourd’hui que si l’on voulait mobiliser plus largement que la base vraiment militante végane, il faudrait se mobiliser sur des campagnes qui puissent aboutir à des victoires concrètes.

On voit depuis quelques années que les choses bougent dans l’opinion publique mais par contre c’est vrai que concrètement au niveau de la législation il y a quand même très très peu de changement. Il ne faut pas désespérer. On voit par exemple en Autriche que les choses peuvent aller très vite. Une fois que l’on a une dynamique vertueuse qui se met en place par les processus que je viens de décrire, les choses peuvent aller très vite.

En Autriche en quelques années , c’etait un pays qui était extrèmement en retard sur sa législation animalière par rapport à beaucoup de pays européens et qui est devenu un pays des plus avancé au monde et ça s’est fait en quelques années. Voilà, les choses peuvent avancer plus vite que l’on ne le croit si l’on arrive à utiliser les bons outils et à mettre en place les bonnes dynamiques.

 

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